Marie-Amélie Saint-Pierre

Directrice générale, Ecole d’ébénisterie d’art de Montréal
Montréal, Canada


Complétez la phrase suivante : « « L’art, c’est… »

L’art, c’est la chose qui a fait que je suis toujours en vie.
J’ai étudié le piano et le chant pendant 9 ans. Sans cela, le mal serait resté en dedans et m’aurait rongé. L’art m’a permis de me développer et a été une échappatoire.


 Quelle a été l’étincelle qui vous a amenée à devenir gestionnaire culturelle ?

Paradoxalement, j’ai longtemps lutté contre mon attachement aux arts.
D’abord pour des raisons familiales. Petite, je voulais devenir designer de mode. Mon père était très droit, très carré : pour lui, c’est simple « un artiste, ça meurt ». Donc, sur ses conseils, je me suis orientée vers la gestion, quitte à œuvrer après dans un milieu créatif, plus en commercialisation de la mode.
Par ailleurs, je suis quelqu’un qui a besoin de stabilité financière, alors la culture n’était pas un choix évident.

Mais les arts sont venus me chercher, malgré moi.

J’ai alterné beaucoup de diplômes différents : en administration, en sciences sociales, en sexologie, en économie, en communication… En fin de compte, j’ai fini un bac par cumul en administration et je suis entré chez Gallimard comme adjointe-comptable. Ca a été un hasard, puisque j’avais postulé sans connaître l’entreprise qui recrutait. J’ai découvert un milieu passionnant et détendu, animé par la belle frénésie des sorties des tomes « Harry Potter ». Parallèlement, j’ai également travaillé à la vérification comptable pour l’équipe Spectra dans le cadre des Francofolies et du Festival de Jazz de Montréal.
A la fin de ma maîtrise, j’ai travaillé à la comptabilité pour Québécor pendant 2 ans. J’ai été promue au poste de superviseur du trafic commercial. En un an, je suis passée d’une équipe de 36 employés à une équipe de 6, en m’occupant des mises à pied. A la fin de ce contrat, j’avais 26-27 ans, et je venais de sortir d’une expérience de gestionnaire dans un contexte de crise en milieu syndiqué.

J’ai poursuivi chez Trio Orange, à la direction financière. Après deux ans, je n’étais plus capable de gérer des artistes. Au-delà des grosses personnalités, des crises et des confrontations, j’avais surtout la sensation d’être devenue une « briseuse de rêve ».

Donc je suis partie pour travailler à la direction financière d’une entreprise dans le milieu des pharmacies. Après deux mois, je pleurais ma vie.

J’ai fini par comprendre que je ne pourrai pas travailler dans une compagnie privée : je n’aurai pas l’impression de changer le monde. L’environnement de travail est important. Donc quand le poste a ouvert à l’école d’ébénisterie d’art, j’ai appliqué. Mon profil de gestionnaire financière a été primordial.


 Qu’est ce qui vous allume dans votre travail ?

Travailler avec des créatifs qui développent sans cesse de nouveaux projets. Être dans la surprise, l’instabilité, l’inconnu : quand on lance les projets, on en connaît les grandes lignes, mais il faut perpétuellement s’adapter.
C’est également la satisfaction du produit fini : la sensation de faire partie d’un tout, ce qui inclut la création de réseaux, de partenariats.

Ma plus grande qualité, c’est d’être capable d’aider les artistes. Etre artiste, c’est avoir vocation à l ‘universalité : un artiste vrai n’est pas un gestionnaire. La gestion est opposée à la créativité pure qui ne se préoccupe pas de pérennité, de protocole, de barrière. Le rôle du gestionnaire est d’encadrer toute cette production pour lui permettre de perdurer. C’est aussi accompagner les échecs, qui ne sont en fait que de nouveaux choix à faire.
L’essentiel d’une relation entre l’artiste et le gestionnaire, c’est la complémentarité. C’est pourquoi il est important pour le gestionnaire d’avoir une sensibilité à l’artiste. Il doit faire preuve de tolérance au risque, de compréhension.


Quelle est la chose que vous changeriez dans votre travail si vous en aviez la possibilité ?

Oh là, l’économie au grand complet ! Le gouvernement ne voit pas l’importance de l’art comme un acteur économique. Et je ne parle pas ici des arts multimédias ou multiplateforme.

Actuellement, la question ne se pose plus d’améliorer la gestion des organismes culturels. La plupart des organismes sont habitués à travailler avec rien, donc les impératifs de la gouvernance et de la gestion des ressources sont intégrés, maîtrisés, reconnus.

Par contre, la question du financement public de la culture est en lien avec la légitimité des apports du secteur à la vie économique et locale du Québec.

En ce sens, nous faisons face à un double défi à l’école : nous cumulons les difficultés du secteur de l’éducation et du secteur de l’art. Pourtant nous formons les créateurs de demain. 2015 sera l’année des métiers d’art : il est important de les valoriser.

La solution se trouve dans les partenariats avec d’autres acteurs de notre secteur économique. Autour de l’école, nous nous attachons à créer une signature distincte pour l’ébénisterie québécoise. D’autres exemples existent : l’ébénisterie suédoise en est un. Et l’ébénisterie d’art d’ici a le potentiel de susciter le même engouement international. Et je suis convaincue que lorsque nous constituerons un marché économique intéressant, le gouvernement sera plus intéressé à nous parler.
L’exemple du succès de Xavier Dolan est parlant : après son obtention du Prix du jury à Cannes, il est difficile de justifier des coupures dans les crédits d’impôt du cinéma.
Alors voilà, nous pensons l’école comme un business : il faut sortir l’école de sa coquille pour qu’elle se tourne vers l’extérieur pour qu’elle devienne un acteur économique. Vous aurez compris que je me définis comme une gestionnaire de droite culturelle !

Sans toucher pour autant à la qualité de la formation et sans tomber dans le piège de « se mouler » aux demandes du marché, nous nous attachons à valoriser le savoir-faire et le talent de nos finissant pour que l’école soit un véritable tremplin pour eux.

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